L'essor de la presse : écrivains-journalistes
Paris, 1890 : une machine haute comme une maison crache UN MILLION de journaux avant midi, vendus un sou par les crieurs. Dans cette rivière de papier, les écrivains ont trouvé leur nouveau territoire. Que va-t-il s'y passer ?
L'essentiel
Imagine un monde sans écrans où, chaque matin, une seule machine apporte les nouvelles, les débats, les histoires à suivre : le journal. Au début du XIXe siècle, il est encore cher et réservé à une élite d'abonnés. Puis tout s'accélère.
En 1836, Émile de Girardin a une idée de génie : baisser le prix de moitié, se financer par la publicité — et retenir le lecteur avec un roman publié en tranches, à suivre chaque jour : le ROMAN-FEUILLETON est né (le premier est de Balzac). En 1863, Moïse Millaud va plus loin : Le Petit Journal coûte UN SOU, le prix d'un croissant, quand les autres quotidiens en coûtent trois. Tout le monde peut l'acheter — et tout le monde l'achète : un million d'exemplaires par jour en 1890, du jamais-vu, imprimés par les rotatives de Marinoni, ces machines qui crachent des dizaines de milliers de journaux à l'heure.
Dans cette rivière de papier, une chose étonnante se produit : les écrivains et les journalistes deviennent impossibles à distinguer. Balzac donne ses romans aux journaux ; Zola gagne d'abord sa vie comme journaliste avant d'être romancier ; Maupassant publie ses contes et ses chroniques dans Le Gaulois et Gil Blas — et écrit Bel-Ami, un roman dont le héros fait carrière… dans un journal. Résultat : les manières d'écrire se mélangent.
Le roman apprend du journal le sens du rebondissement quotidien ; le journal apprend du roman l'art de raconter une scène. Retiens l'image : au XIXe siècle, la littérature ne vit plus dans les livres seulement — elle vit dans le journal.
L'idée à retenir
Au XIXe siècle, la presse EXPLOSE : feuilleton de Girardin (1836), Petit Journal à UN SOU (1863), rotatives de Marinoni, un million d'exemplaires quotidiens en 1890. Dans cet espace médiatique en pleine expansion, les frontières s'effacent — « les écrivains deviennent journalistes, les journalistes se font écrivains et les modes d'écriture s'influencent » (BO) : Balzac feuilletoniste, Zola d'abord journaliste, Maupassant chroniqueur. Le journal est devenu le cœur battant de la littérature.
Comment ça marche, étape par étape
- LA RIVIÈRE DE PAPIER — En 1830, un quotidien se vend par abonnement, 80 francs l'an — quatre sous le numéro, hors de portée d'un ouvrier. Puis tout bascule : La Presse de Girardin (1836, moitié prix, publicité, invention du roman-feuilleton), Le Petit Journal de Millaud à UN SOU (1863) — le prix d'un croissant. Les rotatives de Marinoni impriment des dizaines de milliers d'exemplaires à l'heure : un MILLION par jour en 1890. La presse devient populaire — et puissante.
- LE MÊME HOMME DES DEUX CÔTÉS — Dans cette rivière de papier, les frontières s'effacent : Balzac publie ses romans en feuilleton, Zola gagne d'abord sa vie comme journaliste, Maupassant tient ses chroniques au Gaulois et à Gil Blas — et fait du monde des journaux un roman, Bel-Ami (1885). Les écritures se mélangent : le roman prend l'actualité et le rythme du feuilleton ; le journal prend la scène, le dialogue, le portrait. De ce croisement naîtra le grand reportage.
Comprendre
Ce chapitre ouvre l'entrée « Défendre les valeurs humanistes : écrivains et journalistes acteurs de leur temps » — et il commence par le décor qui rend tout le reste possible : L'ESSOR DE LA PRESSE. Le programme le dit d'une phrase : « Dès le début du XIXe siècle, l'essor de la presse bouleverse le champ littéraire : les écrivains deviennent journalistes, les journalistes se font écrivains et les modes d'écriture s'influencent. » Trois jalons suffisent pour mesurer le bouleversement. 1836 : Émile de Girardin lance La Presse, un quotidien à moitié prix financé par la publicité, et invente le ROMAN-FEUILLETON — le roman découpé en épisodes quotidiens qui fidélise le lecteur (le premier feuilleton est un roman de Balzac). 1863 : Moïse Millaud crée Le Petit Journal à UN SOU (cinq centimes, contre quinze pour les autres quotidiens) — la presse devient populaire, accessible à l'ouvrier comme au bourgeois. Années 1860-1890 : les ROTATIVES d'Hippolyte Marinoni impriment des dizaines de milliers d'exemplaires à l'heure ; Le Petit Journal dépasse le million d'exemplaires quotidiens en 1890 — le plus fort tirage du monde.
Conséquence décisive pour la littérature : le journal devient LE lieu où l'on écrit, où l'on est lu, où l'on gagne sa vie. Les frontières s'effacent dans les deux sens. Des romanciers vivent de la presse : Balzac y publie ses feuilletons, Maupassant y donne contes et chroniques (Le Gaulois, Gil Blas), George Sand y défend ses idées et fonde ses propres journaux.
Des journalistes deviennent écrivains : Zola commence comme journaliste et critique avant Les Rougon-Macquart ; le grand reporter Albert Londres (concept 003) publiera ses enquêtes en livres. Et les MODES D'ÉCRITURE S'INFLUENCENT : le roman prend au journal son ancrage dans l'actualité et le rythme du feuilleton ; le journal prend au roman la scène, le dialogue, le portrait — c'est ce mélange qui fera naître le grand reportage. Maupassant a même fait de ce monde un roman : Bel-Ami (1885), l'ascension d'un arriviste dans les salles de rédaction parisiennes.
Retiens la logique du chapitre : d'abord l'espace (la presse en pleine expansion — ce concept), puis le problème (le fait « brut » que l'écriture construit toujours — 002), puis les héros qui font de cette presse une arme humaniste (Albert Londres — 003, les femmes de presse — 004) et l'écriture qui agit (005).
Le cours
Commençons par une question simple : au XIXe siècle, sans radio, sans télévision, sans Internet — comment les nouvelles, les idées et les histoires arrivent-elles jusqu'aux gens ? Réponse : par une seule machine à la puissance neuve, le JOURNAL. Et ce siècle est précisément celui où cette machine change d'échelle.
Au début du siècle, le journal est un objet de luxe : cher, vendu par abonnement, lu par une petite élite. Premier tournant en 1836 : Émile de Girardin lance La Presse, un quotidien deux fois moins cher que ses concurrents. Son astuce : la publicité finance ce que le lecteur ne paie plus.
Et pour que le lecteur revienne CHAQUE jour, Girardin invente une arme redoutable : le ROMAN-FEUILLETON. Un roman découpé en épisodes, interrompu chaque soir au moment le plus haletant — « la suite à demain ». Le premier romancier embauché s'appelle Balzac.
Toute la littérature du siècle passera par ce guichet : le feuilleton fait vivre les écrivains, et il apprend au roman l'art du rebondissement. Deuxième tournant en 1863 : Moïse Millaud crée Le Petit Journal, vendu UN SOU — cinq centimes, quand les autres quotidiens en coûtent quinze. Un sou, c'est le prix que peut payer un ouvrier, une blanchisseuse, un apprenti.
La presse cesse d'être un privilège : elle devient POPULAIRE. Le succès est vertigineux : 259 000 exemplaires dès 1865, un MILLION en 1890 — le plus fort tirage du monde. Derrière ce déluge, une machine : la ROTATIVE d'Hippolyte Marinoni, un cylindre géant qui imprime le papier en continu, des dizaines de milliers d'exemplaires à l'heure.
Imagine la scène, elle ouvre notre chapitre : la rotative tourne, et il en jaillit une rivière de papier qui inonde la ville — kiosques, crieurs de journaux, ateliers, cafés. Maintenant, la conséquence qui nous intéresse en français. Ce nouvel espace médiatique devient LE lieu où l'on écrit et où l'on est lu.
Alors les frontières s'effacent — c'est la phrase du programme à retenir : « les écrivains deviennent journalistes, les journalistes se font écrivains et les modes d'écriture s'influencent ». Regarde les allers-retours. Balzac, romancier, publie en feuilleton et se lance dans les journaux.
George Sand fonde ses propres titres pour défendre ses idées (tu la retrouveras au concept 004). Victor Hugo, pair de France puis exilé, ne cesse d'intervenir dans la presse de son temps. Dans l'autre sens : Émile Zola gagne d'abord sa vie comme journaliste et critique — c'est dans les journaux qu'il fait ses armes avant Les Rougon-Macquart.
Guy de Maupassant, lui, mène les deux vies à la fois : il publie contes et chroniques dans Le Gaulois et Gil Blas, tout en écrivant ses romans. Il connaît si bien ce monde qu'il en fait un roman : Bel-Ami (1885), l'histoire d'un ambitieux qui grimpe tous les échelons… d'un journal parisien. Et les manières d'écrire se mélangent, dans les deux sens là aussi.
Le roman prend au journal son carburant : l'actualité, la vie contemporaine, le rythme haletant du feuilleton. Le journal prend au roman ses outils : raconter une scène, faire entendre un dialogue, camper un personnage en trois détails. De ce croisement va naître un genre nouveau, le GRAND REPORTAGE : un récit d'écrivain au service de faits réels — tu verras avec Albert Londres (concept 003) et Séverine (concept 004) jusqu'où il peut aller.
Une dernière chose, pour éviter un contresens : cette presse à un sou n'est pas toute noble — elle vit aussi de faits divers sanglants et de gros titres racoleurs. Justement : c'est parce que cet espace est puissant ET ambigu que la question du chapitre se pose. Dans cette rivière de papier qui touche des millions de lecteurs, une parole critique va se déployer — des écrivains et des journalistes vont s'en servir pour « prendre position sur les affaires du monde » (BO).
Encore faut-il comprendre ce que l'écriture fait aux faits qu'elle rapporte. C'est le concept suivant : le fait brut n'existe pas.
Vois cette notion fonctionner : la scène animée, plan par plan →
Les erreurs fréquentes
- Croire que la littérature et le journalisme sont deux mondes séparés — les « vrais » écrivains dans leurs livres, les journalistes dans leurs journaux.
- Au XIXe siècle, c'est exactement l'inverse : le journal est LE lieu où la littérature se publie, se paie et se lit. Balzac vit du feuilleton, Zola commence comme journaliste, Maupassant tient des chroniques tout en écrivant ses romans. Le programme le dit : « les écrivains deviennent journalistes, les journalistes se font écrivains ». Un roman aussi célèbre que Bel-Ami se passe tout entier… dans une salle de rédaction.
- Penser que la presse a toujours été accessible à tous, comme aujourd'hui — et rater ce que 1863 change.
- Au début du XIXe siècle, un quotidien coûte cher et se lit par abonnement, entre gens aisés. La révolution, c'est le PRIX : moitié moins cher chez Girardin (1836), puis UN SOU chez Millaud (1863) — le prix qu'un ouvrier peut payer. Ajoute la rotative de Marinoni, et tu obtiens le million d'exemplaires quotidiens en 1890. C'est ce changement d'échelle qui fait de la presse un pouvoir — et un terrain d'action pour les écrivains.
- Réduire le feuilleton à un détail commercial, sans effet sur la littérature elle-même.
- Le feuilleton transforme l'écriture en profondeur : il impose le chapitre court, la fin d'épisode suspendue (« la suite à demain »), le personnage qu'on retrouve comme un ami quotidien. Inversement, le journal emprunte au roman la scène, le dialogue, le portrait — c'est ce que dit le BO par « les modes d'écriture s'influencent ». De ce croisement naîtra le grand reportage : des faits réels racontés avec les armes du récit.
Tu maîtrises la notion si…
- Situer les trois jalons de l'essor de la presse : La Presse de Girardin (1836, moitié prix, publicité, invention du roman-feuilleton), Le Petit Journal de Millaud (1863, un sou), les rotatives de Marinoni et le million d'exemplaires quotidiens atteint en 1890.
- Illustrer l'effacement des frontières par au moins deux trajets d'écrivains : Balzac feuilletoniste, Zola journaliste avant d'être romancier, Maupassant chroniqueur au Gaulois et à Gil Blas (et Bel-Ami, 1885, roman du monde de la presse).
- Expliquer la phrase du programme « les modes d'écriture s'influencent » : ce que le roman prend au journal (actualité, rythme du feuilleton) et ce que le journal prend au roman (scène, dialogue, portrait).
- Relier cet essor à l'enjeu du chapitre : un espace médiatique en pleine expansion où peut se déployer « une parole critique, prenant position sur les affaires du monde » (BO).
Vérifie que tu as compris
Qu'est-ce qui rend la presse populaire au XIXᵉ siècle ?
Réponse Le prix cassé (un sou en 1863) et les rotatives de Marinoni
Deux moteurs font le déluge de papier : le PRIX — La Presse de Girardin à moitié prix (1836), puis Le Petit Journal de Millaud à UN SOU (cinq centimes, 1863), ce que peut payer un ouvrier — et la MACHINE : les rotatives d'Hippolyte Marinoni impriment des dizaines de milliers d'exemplaires à l'heure. Résultat : un million d'exemplaires quotidiens en 1890, le plus fort tirage du monde. C'est dans cet espace que les écrivains vont agir.
Le programme dit : « les modes d'écriture s'influencent ». Qu'est-ce que le roman et le journal s'échangent au XIXᵉ siècle ?
Réponse Le roman prend l'actualité et le feuilleton ; le journal, la scène et le dialogue
L'échange va dans les deux sens. Le roman-feuilleton (inventé par Girardin en 1836, premier feuilleton signé Balzac) apprend au roman le chapitre court, la fin suspendue, le rendez-vous quotidien avec le lecteur. En retour, le journal emprunte au roman ses armes : raconter une scène, citer un dialogue, camper un portrait. De ce croisement naît le grand reportage — des faits réels racontés avec les armes du récit.
En 1836, Émile de Girardin lance La Presse. Quelles sont les deux inventions qui font de ce lancement un tournant ?
Réponse Un quotidien à moitié prix financé par la publicité, et le roman-feuilleton — le premier est signé Balzac
L'astuce de Girardin : la publicité paie ce que le lecteur ne paie plus — d'où un prix divisé par deux. Et pour que le lecteur revienne CHAQUE jour, il découpe un roman en épisodes interrompus au moment le plus haletant : le roman-feuilleton est né, et le premier romancier embauché s'appelle Balzac. Attention à ne pas confondre les jalons : le prix d'UN SOU et les rotatives de Marinoni, c'est Le Petit Journal de Millaud, en 1863.
S'entraîner sur cette notion
La scène s'anime pas à pas, la mascotte t'explique, puis tu t'entraînes. Gratuit pour commencer.
Ouvrir cette scène dans Azulma →Les quatre étapes pour maîtriser cette notion
Un sou le journal, des rotatives géantes : la presse devient populaire.
Suis la rivière : d’où jaillit-elle, et qui l’achète au bout ?
La même soirée, deux unes exactes : le réel est toujours construit par l’écriture.
Compare les deux unes au fait central : que cadre chacune, avec quels mots, dans quel ordre ?
Le nouveau monde de l’écrit vit DANS le journal.
Demande-toi : combien de lecteurs cette publication touche-t-elle, et à quel rythme ?
Le média change, le geste reste : écrire là où on est lu.
Cherche le mécanisme commun : un média dominant attire les écritures — et pose la question du pouvoir.
Dans le même chapitre
Voir tout le chapitre « Porter la plume dans la plaie : le grand reportage » →