Du carnaval à la scène : le monde renversé
Un jour par an, au Moyen Âge, un homme du peuple était couronné roi — et personne n'était puni. Où est passée cette fête folle ?
L'essentiel
Imagine un jour de fête au Moyen Âge où tout marche à l'envers : on déguise un homme simple en roi, on le promène dans les rues, on parodie les puissants — et personne n'est puni, parce que c'est CARNAVAL. À la « fête des fous », on élisait même un « évêque des fous » pour rire des autorités. Le lendemain, tout rentrait dans l'ordre.
Cette énergie du monde renversé, le théâtre l'a recueillie : d'abord la FARCE (de courtes pièces drôles jouées sur des tréteaux, comme La Farce de Maître Pathelin, vers 1460), puis la COMMEDIA DELL'ARTE, un théâtre italien joué par des troupes ambulantes avec des personnages types que tout le monde reconnaît — Arlequin, le valet masqué, et Colombine, la servante au visage découvert : ce sont eux qui mènent leurs maîtres. Quand Molière écrit ses comédies au XVIIe siècle, il hérite de tout cela. La différence ?
Le carnaval n'a lieu qu'une fois par an… la comédie, elle, renverse le monde à chaque représentation.
L'idée à retenir
Le monde renversé de la comédie vient des traditions carnavalesques : au carnaval et à la fête des fous, le temps d'une fête, l'ordre s'inverse (le petit devient roi, le puissant redevient simple) — puis tout rentre dans l'ordre. La farce médiévale (La Farce de Maître Pathelin) et la commedia dell'arte italienne (Arlequin, Colombine) transportent cette énergie sur les tréteaux, et la comédie classique en hérite : le théâtre garde le carnaval vivant toute l'année.
Comment ça marche, étape par étape
- Le jour de carnaval — Dans la rue en fête, l'ordre s'inverse : on couronne un fou, le puissant redevient un homme comme les autres, chacun change de place. Ce grand désordre est toléré parce qu'il est temporaire : passé la fête, tout rentre dans l'ordre… mais chacun a vu que les places ne sont pas naturelles.
- La scène hérite — Le théâtre recueille cette énergie : par la farce (Pathelin) puis la commedia dell'arte (Arlequin, Colombine), la force joyeuse du monde renversé monte sur les planches. Sous la lumière, un valet porte la couronne et les maîtres suivent : la comédie rejoue le carnaval à chaque représentation — toute l'année.
Comprendre
Pour comprendre pourquoi la comédie aime tant renverser l'ordre établi, il faut remonter à ses racines populaires. Première racine : le CARNAVAL. Dans l'Europe du Moyen Âge, quelques jours par an, la fête suspend les règles : on se déguise, on se moque, les hiérarchies s'inversent.
À la « fête des fous », autour de Noël, on élit un « évêque des fous » parmi les petits clercs, et le bas clergé parodie joyeusement les cérémonies des puissants ; au carnaval, le pauvre se costume en prince et le monde marche « sens dessus dessous ». Ce désordre est TOLÉRÉ parce qu'il est temporaire : passé la fête, chacun reprend sa place — mais chacun a vu, l'espace d'un jour, que l'ordre social n'est pas une loi de la nature. Deuxième racine : la FARCE.
Sur les tréteaux des foires, de courtes pièces populaires font rire des tromperies : dans La Farce de Maître Pathelin (vers 1460), un avocat rusé trompe un drapier… avant d'être trompé à son tour par un berger plus malin que lui. Le petit y berne le gros, déjà. Troisième racine : la COMMEDIA DELL'ARTE, née en Italie au XVIe siècle.
Des troupes professionnelles improvisent à partir de canevas, avec des personnages types reconnaissables à leurs costumes, et masqués pour la plupart : Arlequin le valet bondissant et affamé, Colombine la servante vive et moqueuse (les suivantes, elles, jouent à visage découvert), Pantalon le vieux marchand avare. Les valets y sont les vrais meneurs du jeu. La comédie classique française hérite de ces trois traditions : elle recueille la force joyeuse et subversive du carnaval, l'énergie des tromperies de la farce, les types de la commedia — et les installe au théâtre.
Là où la fête ne renversait le monde qu'une fois par an, la scène le renverse à chaque représentation : le théâtre garde le carnaval vivant toute l'année.
Le cours
D'où vient l'idée, si chère à la comédie, d'un monde mis « sens dessus dessous » ? D'une très vieille pratique sociale : la fête d'inversion. Dans l'Europe médiévale, la vie ordinaire est strictement hiérarchisée — chacun naît avec une place, seigneur ou paysan, maître ou serviteur, et la garde.
Mais quelques jours par an, la fête suspend cet ordre. Au moment du carnaval, avant le carême, les rues se remplissent de déguisements : le pauvre se costume en prince, l'homme en femme, le fou porte la couronne. On mange trop, on rit fort, on parodie les puissants — sermon pour rire, procès pour rire, roi pour rire.
La « fête des fous », célébrée autour de Noël dans certaines églises, allait très loin : les petits clercs élisaient un « évêque des fous » (parfois un « pape des fous ») et singeaient les cérémonies les plus solennelles. L'Église a fini par interdire ces débordements, mais leur esprit a survécu : une joie énorme, collective, qui conteste les autorités sans discours, simplement en les retournant comme un gant. Ce désordre festif a deux caractères essentiels.
D'abord, il est TEMPORAIRE : le mercredi des Cendres, chacun reprend sa place, et l'ordre social sort même renforcé d'avoir été chahuté — la fête sert de soupape. Ensuite, il est RÉVÉLATEUR : le temps d'un jour, chacun a pu voir que les places ne sont pas naturelles, qu'un homme simple fait un roi très convenable et qu'un puissant sans son costume redevient un homme comme les autres. C'est exactement cette expérience — joyeuse ET subversive — que le théâtre comique va recueillir.
Premier relais : la FARCE. Du XIIIe au XVIe siècle, sur les tréteaux des foires et des places, des troupes jouent de courtes pièces comiques, pleines de tromperies, de déguisements et de coups de bâton. La plus célèbre, La Farce de Maître Pathelin (vers 1460), montre un avocat madré qui escroque un drapier en feignant la folie… avant d'être berné à son tour par le berger Thibault Agnelet, qui répond « bée » à toutes les questions du juge.
Leçon du genre : le trompeur y est toujours trompé, le petit y roule le gros — le monde de la farce est déjà un monde à l'envers. Deuxième relais : la COMMEDIA DELL'ARTE. Née en Italie au XVIe siècle, elle est jouée par des troupes professionnelles qui sillonnent l'Europe — on les applaudit à Paris, où elles partagent même un théâtre avec la troupe de Molière.
Leur secret : pas de texte entièrement écrit, mais des canevas sur lesquels les acteurs improvisent, et surtout des personnages TYPES, toujours les mêmes, identifiables au premier regard grâce à leurs costumes et, pour la plupart, à leur masque — les suivantes et les amoureux, eux, jouent à visage découvert. Arlequin, valet acrobate au costume de losanges multicolores, toujours affamé, toujours en mouvement ; Colombine, la servante futée qui se moque de tout le monde ; Pantalon, le vieux marchand avare ; le Docteur, le faux savant qui parle pour ne rien dire. Dans la commedia, ce sont les valets — les « zanni » — qui mènent l'intrigue : l'ordre des maîtres y est perpétuellement moqué, débordé, renversé.
La comédie classique française du XVIIe siècle hérite de tout cela et le porte au rang d'art. Molière a appris le métier en tournée, au contact direct de la farce et des troupes italiennes ; ses comédies gardent les valets meneurs, les vieillards bernés, les déguisements, les coups de bâton — toute l'énergie du monde renversé. Mais il y a une différence décisive : le carnaval n'avait lieu qu'une fois par an, à date fixe, avant le retour à l'ordre ; le théâtre, lui, rejoue l'inversion À CHAQUE REPRÉSENTATION.
La scène devient un carnaval permanent, disponible toute l'année, où la société peut se regarder à l'envers. C'est pourquoi on dit que la comédie libère une « force vitale subversive, héritière des traditions carnavalesques » : chaque soir, le temps de la pièce, elle secoue le joug de l'ordre établi — et le public, en riant, fait l'expérience que cet ordre pourrait être autre.
Vois cette notion fonctionner : la scène animée, plan par plan →
Les erreurs fréquentes
- Croire que le carnaval médiéval était une simple fête déguisée, sans rapport avec l'ordre social.
- Le cœur du carnaval et de la fête des fous, c'est l'INVERSION : le petit devient roi, le bas clergé parodie les puissants, le pauvre se costume en prince. C'est une fête qui retourne l'ordre établi — voilà pourquoi la comédie, qui adore renverser maîtres et valets, en est l'héritière.
- Penser que ce désordre festif était une vraie révolte, que la fête voulait renverser le pouvoir pour de bon.
- L'inversion carnavalesque est TEMPORAIRE et tolérée : passé la fête, chacun reprend sa place. Mais elle est révélatrice — chacun a vu que les places ne sont pas naturelles. La comédie garde ce double caractère : le dénouement ramène l'ordre, mais le spectateur a ri des puissants entre-temps.
- Confondre la farce et la commedia dell'arte, ou croire que la commedia est française.
- La farce est française et médiévale : de courtes pièces de tréteaux pleines de tromperies (La Farce de Maître Pathelin, vers 1460). La commedia dell'arte est italienne (XVIe siècle) : des troupes professionnelles, des masques, des personnages types fixes — Arlequin, Colombine, Pantalon — et beaucoup d'improvisation sur canevas.
Tu maîtrises la notion si…
- Décrire l'inversion carnavalesque : au carnaval et à la fête des fous, le temps d'une fête, le petit devient roi et le puissant redevient simple — puis l'ordre revient.
- Citer les trois racines populaires de la comédie : le carnaval, la farce médiévale (La Farce de Maître Pathelin, vers 1460), la commedia dell'arte italienne (XVIe siècle).
- Nommer des types de la commedia dell'arte (Arlequin, Colombine, Pantalon) et dire ce qu'ils ont de « renversant » : les valets y mènent le jeu.
- Expliquer ce que la comédie classique hérite de ces traditions : une force joyeuse et subversive qui conteste l'ordre établi.
- Formuler la différence entre la fête et la scène : le carnaval n'a lieu qu'une fois par an, le théâtre renverse le monde à chaque représentation.
Vérifie que tu as compris
À la « fête des fous » du Moyen Âge, que se passait-il ?
Réponse On inversait l'ordre établi : on élisait un « évêque des fous »
La fête des fous, célébrée autour de Noël, inversait joyeusement les hiérarchies : les petits clercs élisaient un « évêque des fous » et parodiaient les cérémonies solennelles. Comme au carnaval, l'ordre s'inversait le temps d'une fête… puis chacun reprenait sa place. La comédie hérite de cette énergie du monde renversé — mais elle, elle la rejoue à chaque représentation.
Quels sont les deux relais théâtraux qui transmettent l'énergie carnavalesque à la comédie classique ?
Réponse La farce médiévale et la commedia dell'arte italienne
Deux traditions populaires font le pont entre la fête et la comédie classique : la farce française des tréteaux (La Farce de Maître Pathelin, vers 1460, où le trompeur finit trompé) et la commedia dell'arte, née en Italie au XVIᵉ siècle, avec ses masques et ses meneurs — Arlequin le valet, Colombine la servante (les suivantes jouent à visage découvert). Molière hérite des deux et porte cette force joyeuse au rang d'art.
Qu'est-ce que la commedia dell'arte ?
Réponse Un théâtre italien du XVIᵉ siècle, improvisé sur canevas
Attention à la confusion la plus fréquente : la FARCE est française et médiévale (La Farce de Maître Pathelin, vers 1460, sur les tréteaux des foires) ; la COMMEDIA DELL'ARTE est italienne, jouée par des troupes ambulantes qui improvisent sur canevas avec des masques et des types fixes — Arlequin, Colombine, Pantalon. Dans les deux cas, ce sont les PETITS qui mènent le jeu : l'avocat retors et le berger chez Pathelin, les valets — les zanni — dans la commedia.
S'entraîner sur cette notion
La scène s'anime pas à pas, la mascotte t'explique, puis tu t'entraînes. Gratuit pour commencer.
Ouvrir cette scène dans Azulma →Les quatre étapes pour maîtriser cette notion
Le fou couronné, le puissant sans chapeau : la fête inverse les places.
Compare les deux plans : qui porte la couronne dans la rue… puis sur scène ?
Carnaval → farce → commedia dell'arte → comédie : une même énergie.
Suis la frise : chaque étape transmet le monde renversé à la suivante.
La couronne à la fête, le bâton aux tréteaux, les masques aux troupes.
Demande-toi OÙ l'on joue : dans la rue, sur des tréteaux, en troupe masquée ?
Fêtes réelles et costumes inversent toujours les rôles.
Cherche l'inversion : qui joue à être ce qu'il n'est pas ?
Dans le même chapitre
Voir tout le chapitre « Le théâtre sens dessus dessous : maîtres et valets » →