Plaire et instruire
Un corbeau, un renard, un fromage : dix-huit vers, et toute la France les connaît par cœur depuis trois siècles. Que cache cette historiette pour traverser les âges ?
L'essentiel
Une fable, ce n'est pas seulement une histoire d'animaux amusante : c'est un APOLOGUE, un petit récit qui cache une leçon. La Fontaine le dit lui-même dans sa préface : l'apologue a un « corps » (la fable, l'histoire racontée) et une « âme » (la moralité, la leçon). Prends « Le Corbeau et le Renard » : d'un côté, tu t'amuses de voir le renard flatter le corbeau jusqu'à lui faire lâcher son fromage ; de l'autre, la fable te met en garde : « Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l'écoute. » Les deux marchent ensemble : sans l'histoire, la leçon serait ennuyeuse ; sans la leçon, l'histoire ne serait qu'un amusement.
Ce double jeu — plaire ET instruire — existe depuis l'Antiquité : Ésope le Grec, puis Phèdre le Romain, puis La Fontaine.
L'idée à retenir
Une fable est un APOLOGUE : un récit bref qui PLAÎT + une morale qui INSTRUIT, l'un portant l'autre. Dans « Le Corbeau et le Renard », la scène de flatterie amuse (« Que vous êtes joli ! »… et le fromage tombe), puis le récit débouche sur une leçon universelle : « Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l'écoute. » La Fontaine le résume dans sa préface : « Le corps est la fable ; l'âme, la moralité » — et cette double lecture voyage depuis Ésope (Antiquité grecque) et Phèdre (Rome) jusqu'aux albums d'aujourd'hui.
Comment ça marche, étape par étape
- L'histoire qui plaît — Maître Corbeau, perché sur son arbre, tient un fromage ; Maître Renard, alléché, le couvre de compliments : « Que vous êtes joli ! » Le corbeau, fou de joie, ouvre le bec pour chanter… et le fromage tombe. Dialogue vif, ruse savoureuse, chute amusante : le récit se déguste comme une petite comédie — c'est la moitié PLAIRE de la fable.
- La leçon qui instruit — Le renard croque le fromage et fait la leçon : « Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l'écoute. » Présent de vérité générale, mots universels : la phrase ne parle plus d'un oiseau, elle parle de NOUS. Le récit débouche sur une morale — c'est l'APOLOGUE : « le corps est la fable ; l'âme, la moralité » (La Fontaine, préface).
Comprendre
L'APOLOGUE est un court récit, souvent peuplé d'animaux, inventé pour transmettre une leçon de vie. La Fontaine en donne la définition la plus célèbre dans la préface de ses Fables (1668) : « L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable ; l'âme, la moralité. » Autrement dit, une fable se lit toujours en DOUBLE : au premier étage, un récit vif et amusant — c'est ce qui PLAÎT ; au second, une leçon sur les hommes — c'est ce qui INSTRUIT. « Le Corbeau et le Renard » est le cas d'école parfait.
Le récit d'abord : un corbeau tient un fromage dans son bec ; un renard, alléché, le couvre de compliments (« Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! ») ; le corbeau, fou de joie, ouvre le bec pour chanter… et le fromage tombe. Scène de ruse, dialogue savoureux, chute amusante : on sourit. Puis la morale, que le renard lui-même prononce : « Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l'écoute. » D'un coup, l'histoire ne parle plus d'un oiseau et d'un fromage : elle parle de NOUS, de tous ceux qui se laissent endormir par les compliments.
Pourquoi passer par une histoire plutôt que de donner la leçon directement ? La Fontaine répond dans une autre fable : « Une morale nue apporte de l'ennui : / Le conte fait passer le précepte avec lui. » Le plaisir du récit est le véhicule de la leçon. Cette invention est très ancienne : Ésope, conteur grec de l'Antiquité (VIIe-VIe siècle avant J.-C.), compose en prose les premières fables connues de notre tradition ; Phèdre, poète latin du Ier siècle, les réécrit en vers ; La Fontaine, au XVIIe siècle, reprend leurs sujets et les porte à la perfection en français.
L'apologue traverse ainsi vingt-cinq siècles — jusqu'aux albums jeunesse et aux dessins animés d'aujourd'hui, qui continuent de nous instruire en nous racontant des histoires.
Le cours
Commençons par le mot. APOLOGUE vient du grec apologos, « récit ». C'est un récit bref, le plus souvent en forme d'histoire d'animaux, qui a une particularité unique : il est construit POUR transmettre une leçon.
Cette leçon s'appelle la MORALE (ou moralité). Elle peut être écrite noir sur blanc dans le texte, au début ou à la fin, ou rester sous-entendue. La fable est la forme la plus célèbre de l'apologue — mais les contes à leçon, les paraboles ou certains albums jeunesse en sont aussi.
La meilleure définition de l'apologue est celle de La Fontaine lui-même, dans la préface de ses Fables (1668) : « L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable ; l'âme, la moralité. » L'image est très parlante : le CORPS, c'est ce qu'on voit — l'histoire, les personnages, les dialogues, la chute ; l'ÂME, c'est ce qui l'habite de l'intérieur — la leçon, invisible mais essentielle. Un corps sans âme serait une histoire creuse ; une âme sans corps serait un sermon ennuyeux.
La fable a besoin des deux. Prenons le cas d'école : « Le Corbeau et le Renard » (Livre I des Fables). Côté récit, tout est fait pour PLAIRE.
La scène est vive comme une petite pièce de théâtre : « Maître Corbeau, sur un arbre perché, / Tenait en son bec un fromage. » En deux vers, le décor est planté. Arrive le rusé : « Maître Renard, par l'odeur alléché, / Lui tint à peu près ce langage ». Suit le discours de flatterie, un vrai numéro d'acteur (« Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! »), puis la chute : pour montrer sa belle voix, le corbeau « ouvre un large bec, laisse tomber sa proie ».
On rit du corbeau, on admire presque le renard : voilà le plaisir du conte. Mais la fable ne s'arrête pas là. Le renard, en croquant le fromage, délivre la leçon : « Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l'écoute : / Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. » C'est la MORALE, et remarque bien sa forme : elle est au présent de vérité générale, elle parle de « tout flatteur » — pas seulement de CE renard et de CE corbeau.
Le récit particulier débouche sur une vérité universelle : voilà ce qui INSTRUIT. La fable devient un avertissement pour le lecteur : toi aussi, méfie-toi de ceux qui te couvrent de compliments intéressés. Pourquoi ce détour par l'histoire ?
La Fontaine s'en explique dans « Le Pâtre et le Lion » : « Une morale nue apporte de l'ennui : / Le conte fait passer le précepte avec lui. » Une leçon toute nue (« ne fais pas confiance aux flatteurs ») glisse sur nous sans laisser de trace ; la même leçon incarnée dans une histoire — un fromage, un chant ridicule, un renard moqueur — se grave dans la mémoire pour toujours. Et il ajoute : « En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire, / Et conter pour conter me semble peu d'affaire. » Tout est dit : conter pour conter ne suffit pas, instruire sans conter n'accroche pas — le grand art est de faire les deux À LA FOIS. Cette invention ne date pas du XVIIe siècle.
La tradition fait d'ÉSOPE, conteur grec de l'Antiquité (VIIe-VIe siècle avant J.-C.), le père de la fable : on lui attribue des centaines de récits brefs en prose — dont déjà l'histoire du corbeau et du renard. Au Ier siècle, le poète latin PHÈDRE les réécrit en vers pour les Romains. Et au XVIIe siècle, LA FONTAINE reprend ces sujets antiques et les transforme en petits chefs-d'œuvre de poésie française — il le revendique dès le premier vers de sa dédicace : « Je chante les héros dont Ésope est le père ».
L'apologue est donc un genre voyageur : une même histoire traverse les siècles et les langues, parce que la nature humaine, elle, ne change guère. Aujourd'hui encore, les albums jeunesse, les dessins animés ou les histoires que l'on raconte aux enfants continuent ce geste vieux de vingt-cinq siècles : faire passer une leçon dans le plaisir d'une histoire.
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Les erreurs fréquentes
- Croire qu'une fable est une simple histoire d'animaux pour enfants, faite seulement pour amuser.
- La fable est un APOLOGUE : sous l'histoire amusante se cache toujours une leçon sur les êtres humains. « Le Corbeau et le Renard » ne parle pas vraiment d'un oiseau : il met en garde contre les flatteurs. Ne lire que l'histoire, c'est ne lire que la moitié de la fable — son « corps » sans son « âme ».
- Confondre la morale avec un résumé de l'histoire (« le corbeau perd son fromage »).
- La morale n'est pas ce qui ARRIVE dans l'histoire, c'est la leçon GÉNÉRALE qu'on en tire pour les humains. Son indice : le présent de vérité générale et les mots universels (« tout flatteur », « on », « qui »). « Le corbeau perd son fromage » = résumé ; « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute » = morale.
- Croire que La Fontaine a inventé les fables et leurs histoires.
- La Fontaine hérite d'une tradition de plus de deux mille ans : Ésope le Grec (en prose) puis Phèdre le Romain (en vers latins) racontaient déjà le corbeau et le renard. La Fontaine le dit lui-même : « Je chante les héros dont Ésope est le père ». Son génie n'est pas d'inventer les sujets, mais de les réécrire en vers français inimitables.
Tu maîtrises la notion si…
- Définir l'apologue : un récit bref et plaisant construit pour transmettre une leçon (la morale).
- Expliquer l'image de La Fontaine : le « corps » (la fable, le récit) et l'« âme » (la moralité, la leçon).
- Montrer la double lecture sur « Le Corbeau et le Renard » : ce qui plaît (la flatterie, la chute) et ce qui instruit (« Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l'écoute »).
- Justifier le détour par l'histoire : « Une morale nue apporte de l'ennui : / Le conte fait passer le précepte avec lui. »
- Situer la tradition de l'apologue : Ésope (Antiquité grecque) → Phèdre (Rome) → La Fontaine (XVIIe siècle) → réécritures d'aujourd'hui.
Vérifie que tu as compris
Selon La Fontaine, l'apologue est composé d'un « corps » et d'une « âme ». Que désignent ces deux images ?
Réponse Le corps est le récit, l'âme est la moralité
La formule vient de la préface des Fables (1668) : « Le corps est la fable ; l'âme, la moralité. » Une fable se lit donc à deux étages : le récit qui PLAÎT (la ruse du renard, la chute du fromage) porte la leçon qui INSTRUIT (« Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l'écoute »). L'un sans l'autre ne fait pas un apologue.
« Une morale nue apporte de l'ennui : / Le conte fait passer le précepte avec lui. » Que veut dire La Fontaine dans ces deux vers ?
Réponse Le plaisir du récit sert de véhicule à la leçon, qui passerait mal toute seule
Une leçon donnée toute seule (« nue ») ennuie et s'oublie ; incarnée dans une histoire vive — un corbeau flatté, un fromage qui tombe —, elle se grave dans la mémoire : « le conte fait passer le précepte avec lui ». C'est la double visée de l'apologue, que La Fontaine complète ainsi : « En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ». Ces vers viennent de la fable « Le Pâtre et le Lion ».
Qui est considéré comme le père de la fable, dont La Fontaine reprend les sujets ?
Réponse Ésope, le conteur grec de l'Antiquité
Ésope, conteur grec de l'Antiquité, compose en prose les premières fables de notre tradition ; le Romain Phèdre les met ensuite en vers latins ; La Fontaine, au XVIIᵉ siècle, les réécrit en vers français. Il le reconnaît lui-même : « Je chante les héros dont Ésope est le père. »
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Le corbeau perché, le renard flatteur : le récit amuse, la morale se déroule.
Regarde ce que la fable fait AVANT d'enseigner : elle raconte une petite histoire.
Le double étage : le RÉCIT qui plaît porte la MORALE qui instruit.
Suis la liaison entre les deux étages : « l'un porte l'autre ».
Les compliments et la chute amusent ; « Apprenez que… » fait la leçon.
Cherche le présent de vérité générale : c'est la marque de la morale.
Depuis 2 500 ans, les histoires nous instruisent en nous amusant.
Cherche le même attelage : des animaux, un récit… et une leçon dessous.
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